Les Irlandais sont coupables ! Ingrats, égoïstes, populistes, ils peinent à se hisser au niveau de générosité et d'abnégation de leur classe dirigeante. Sauf quand, en lui confiant le pouvoir, ils lui donnent mandat d'engager des « réformes courageuses ». Mais, dans ce cas, ils ne revotent pas. En cela, ils sont d'ailleurs très européens.
Un ressort s'est cassé. La marque Europe n'a cessé de s'étendre et de se vendre en évoquant la paix, la prospérité, la justice, l'égalité. Elle a confectionné de belles affiches avec un ciel très bleu et des enfants qui se donnent la main en dansant ; elle dispose d'un essaim de journalistes et d'artistes au militantisme infatigable ; des colloques, des réunions, des subventions produisent de l'Europe aussi sûrement que des moulins brassent du vent. Mais ses couleurs, nul ne les agite.
Son identité paraît à ce point évanescente que, lorsqu'elle imagine une monnaie commune, le seul visage imprimé sur ses billets est celui de la vie chère. L'Europe parle de paix, mais s'engage dans les guerres de l'armée américaine. Elle parle de progrès, mais organise la déréglementation du travail. Elle parle de culture, mais rédige une directive, Télévision sans frontières, qui multipliera la fréquence des spots de publicité. Elle parle d'écologie, de sécurité alimentaire, tout en levant un embargo de onze ans sur l'importation de poulets américains préalablement immergés dans un bain de chlore (3). Enfin, elle parle de liberté. Et entérine une « directive de la honte » prévoyant que les étrangers en situation irrégulière pourront être placés en rétention pendant dix-huit mois avant d'être expulsés.
Tenir la promesse européenne imposait d'harmoniser par le haut : libertés, droit social, fiscalité progressive, indépendance. Au nom de l'unification, on a fait le contraire et raboté les gains des Etats les plus avancés. Et c'est la détention prolongée, le travail de nuit étendu aux femmes, le libre-échange, l'atlantisme. Un tel tropisme a fini par enfanter une Europe sociale ; c'est celle qui dit « non ». Observant qu'en Irlande les femmes, les jeunes de 18 à 29 ans, les ouvriers, les employés ont massivement rejeté le texte qu'on leur proposait, l'hebdomadaire The Economist ironise : « Un collège électoral proche de ceux du XIXe siècle, c'est-à-dire réduit aux propriétaires âgés de sexe masculin, aurait produit un "oui" massif au traité de Lisbonne (4). » Quelle Europe espère-t-on construire sur un retour au suffrage censitaire ?
Serge Halimi (Le Monde diplomatique)
(1) Respectivement M. Jean-Louis Bourlanges sur France Culture, le 22 juin 2008, et M. Alain Lamassoure dans Le Figaro, Paris, le 16 juin 2008.
(2) Le Monde, 17 juin 2008.
(3) M. José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, a expliqué que « mettre une barrière à ces importations serait jugé incompatible avec les règles du commerce international », L'Express, Paris, 19 juin 2008.
(4) The Economist, Londres, 21 juin 2008.
Source : Le monde diplomatique, Edition de juillet 2008
(2) Le Monde, 17 juin 2008.
(3) M. José Manuel Barroso, président de la Commission européenne, a expliqué que « mettre une barrière à ces importations serait jugé incompatible avec les règles du commerce international », L'Express, Paris, 19 juin 2008.
(4) The Economist, Londres, 21 juin 2008.
Source : Le monde diplomatique, Edition de juillet 2008


Irlande, par Serge Halimi