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Samedi 22 Novembre 2008
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'Qui paye les musiciens choisit la musique'


"Aux yeux de Berlin, l'essentiel était de s'assurer la prééminence" dans le processus de décision européen issu du Traité de Lisbonne. C'est le Rédacteur en chef du quotidien allemand "Junge Welt" qui l'affirme, à dix jours de la signature officielle du Traité recyclant l'ex Constitution européenne. Dans une interview réalisée par nos amis de la lettre de BRN (n°34), Arnold Schôlzel estime, à l'instar de l'ex Président allemand Roman Herzog, que ce nouveau traité constitutionnel ne passerait certainement pas l'épreuve de la démocratie si un référendum était organisé sur ce sujet en Allemagne. "En effet, l'Union européenne est traditionnellement ressentie comme une construction quasi- dépourvue de légitimité démocratique". Le journaliste tempère un peu son pronostic en rappelant que néanmoins en Allemagne, "pour "l'homme de la rue", le gouvernement allemand est le véritable inspirateur de 80 à 90 % des textes bruxellois"... Pour comprendre le rôle joué par Berlin dans la rédaction du nouveau traité, il cite non sans ironie ce "vieux principe" : "qui paye les musiciens choisit la musique".



RENCONTRE AVEC ARNOLD SCHÔLZEL, RÉDACTEUR EN CHEF DU QUOTIDIEN ALLEMAND JUNGE WELT

'Qui paye les musiciens choisit la musique'
 
Quel rôle a joué Angela Merkel dans l'élaboration du projet de traité, et avec quel objectif ? 

Obtenir un traité renforçant le poids de la République fédérale pour les votes au sein du Conseil européen, tel était l'une des priorités du gouvernement allemand. Sur ce point au moins, il y avait avec la France - qui profiterait également de cette modification - une identité de vue. Angela Merkel et Nicolas Sarkozy ont joué un rôle déterminant pour venir à bout de la résistance polonaise à cet égard. En revanche, la "décoration" du texte - l'effacement du terme "constitution" de l'hymne, du drapeau... - était finalement très secondaire. Aux yeux de Berlin, l'essentiel était de s'assurer la prééminence, conformément au vieux principe : qui paye les musiciens choisit la musique !
 
La plupart des responsables politiques allemands martèlent que si un référendum avait eu lieu en Allemagne sur la défunte constitution, le Oui l'aurait emporté. Qu'en pensez-vous ? 

Rien n'est moins sûr. Tout a été fait, quoi qu'il en soit, pour éviter une telle consultation. Mais si, par l'hypothèse, un référendum avait été organisé, et si, en outre, le Oui l'avait emporté, cela aurait constitué une sorte de révolution : en Allemagne en effet, l'Union européenne est traditionnellement ressentie comme une construction quasi- dépourvue de légitimité démocratique. Du coup, cela aurait paradoxalement rendu plus difficile la tâche pour la chancelière de faire avaliser le projet actuel. Du reste, pour "l'homme de la rue", le gouvernement allemand est le véritable inspirateur de 80 à 90 % des textes bruxellois...
 
Javier Solana estime que si le projet de nouveau traité entrait en vigueur, c'est l'action diplomatique et militaire de l'UE qui en serait la première bénéficiaire. Vu de Berlin, comment analysez- vous cet espoir ? 

Il faut rappeler que, lors de la précédente présidence allemande du Conseil européen - c'était en 1999 - le gouvernement avait fortement poussé en avant la dimension militaire de l'UE. Or, de son point de vue, les résultats ne sont pas très encourageants, et se heurtent d'ailleurs aux réticences américaines et britanniques. De même, le ministre des Affaires étrangères, Peter Steinmeier, a réagi négativement à la proposition française de transférer de l'OTAN à l'UE certaines prérogatives.

L'Allemagne est le plus important "porte-avion" des États-Unis sur le Vieux Continent, et n'entend pas perdre cette fonction. Du point de vue de Berlin, l'UE doit certes se renforcer militairement - ce que prévoit bien le projet de traité - mais sans entrer en concurrence avec l'OTAN. En réalité, il s'agit d'abord et avant tout de conforter sa place dans l'industrie européenne d'armement - l'Agence européenne de défense, consacrée à l'harmonisation des équipements et programmes militaires, est présidée par un allemand. En outre, entre gouvernements européens, les divergences sur la guerre en Irak ou sur l'attitude vis-à vis de l'Iran ne sont pas aisées à aplanir. Sans parler des différences d'approche face à la Russie - Berlin milite ici pour la continuité de la coopération - ou sur la Turquie : il s'agit là de deux sources possibles pour les prochaines crises sérieuses des relations extérieures de l'UE. Cependant, il est clair qu'on se prépare à agir ensemble, diplomatiquement voire militairement, si l'approvisionnement européen en énergie ou en matières premières devait être gravement menacé. Le projet de traité prévoit en tout cas les bases légales d'une telle attitude.

Première publication : La Lettre de BRN N°34

Mardi 04 Décembre 2007
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